Eco-anxiété : un mal individuel et collectif par Anne-Françoise Jans
Depuis quelques temps, l’éco-anxiété s’est introduite dans nos cabinets.
Mais que désigne ce nouveau syndrome ? Un trouble, un symptôme, une fragilité, une sensibilité, une conscience éveillée ?
L’éco-anxiété est-elle provoquée par les changements de climat ? Représente-elle une forme de solastalgie (privation, altération du réconfort de l’environnement d’origine) ? Peut-on isoler l’anxiété liée au réchauffement de la planète à d’autres menaces et changements radicaux comme la montée des extrémismes, les crises géopolitiques, les menaces de pandémies, les infox, l’IA ?
Est-elle pathologique ou adaptative ?
Ce que l’on nomme désormais l’éco-anxiété se traduit généralement par un sentiment de vulnérabilité et d’impuissance face à toutes ces incertitudes dont la plupart sont inédites. Nous n’avons plus de prise sur les éléments qui se déchaînent de plus en plus souvent et de plus en plus fort, c’est un phénomène « nouveau », comme le covid.
Comment accompagner les patients qui nous consultent avec cette souffrance ?
Comme dans toute séance de thérapie brève, je questionne leurs symptômes, leurs émotions, leurs pensées, leurs interactions avec l’entourage et je repère leurs tentatives de régulation.
Je remarque que le dérèglement climatique et ses conséquences ne suscitent pas que de l’anxiété : des émotions comme la tristesse, la colère, la culpabilité sont souvent présentes aussi.
Pour éviter de ressentir la peur ou la tristesse, certains patients ont continué à « vivre comme avant » voire à consommer davantage, être dans le trop (de stimuli, d’objets, d’activités, d’images, …). Puisque de toutes façons, « on est foutus, autant en profiter », ils adoptent cette attitude paradoxale qui accélère la disparition des ressources, renforce le sentiment de vide et provoque parfois des tensions avec ceux qui s’engagent dans des choix de sobriété. Cette mise sous couvercle plonge dans l’oubli de la réalité et amène parfois à une perte de sens, à une déconnexion de soi et de son environnement.
D’autres patients sont figés dans l’anxiété, repliés. Il leur arrive de développer des symptômes comme l’hypersensibilité aux ondes, aux bruits « modernes ».
La colère face aux forces destructrices de la planète est une autre position qui peut amener des personnes à tenir des discours culpabilisants et moralisateurs. Ou encore, à affoler leur entourage avec une description apocalyptique (même si réaliste !) qui fait fuir leurs proches, les isole et augmente leur niveau de frustration et colère.
En séance, je valide tout d’abord les émotions liées au contexte actuel, je nomme la légitimité et le caractère collectif de la peur de la disparition de la vie sur la planète.
L’éco-anxiété n’est ni une étiquette, ni une pathologie. Il y a même quelque chose de sain à être éco-anxieux : le patient prend distance face au système qui lui est imposé, tout comme, dans de nombreux cas, le burnout est un indicateur de dysfonctionnements d’un système professionnel et sociétal.
Un diagnostic psycho pathologique est une violence supplémentaire. La souffrance individuelle n’est qu’un écho aux racines de la souffrance du monde qu’il faudrait traiter de manière systémique…
Quelles pistes d’action proposer ?
J’inviterai ceux qui ressentent un vide (et le comblent par la consommation) à accueillir ce sentiment de vide en se connectant aux sensations de leur corps et de la nature. Ou en passant du monde de la performance et de la consommation à celui de la robustesse[1] en consommant moins souvent mais plus durablement. Je leur suggère d’observer le plaisir de cet autre rapport aux choses. Je leur propose aussi de ralentir et de remplacer « le trop » par des activités et des lieux de rencontre qui les ressourcent.
De même stimuler l’éco-colère chez les patients qui sont anxieux, figés et repliés les mobilise vers l’action, leur donne un sens. Je leur propose aussi de se relier à la nature, d’en savourer la force et la beauté et d’y voir une alliée plutôt qu’une menace.
Je les invite à développer leur créativité, leur ingéniosité pour qu’ils se sentent capables de se débrouiller avec peu de choses au cas où…
Je vois avec ceux qui sont habités par la colère comment la transformer en une force d’action efficace et non contreproductive, en identifiant des actions concrètes et réalistes qui auront un impact, si minime soit-il. Ce travail s’accompagne du deuil d’une action toute puissante dans un monde dont chaque individu aurait la même vision. Je leur suggère de rejoindre ou créer des groupes de partage, des réseaux de soutien ou d’action.
Enfin, à ceux qui se sentent tristes ou coupables de l’état de la terre, je propose de lui écrire une lettre de gratitude, de pardon ou d’intention.
En conclusion, dans l’accompagnement de l’éco- anxiété, nous laissons entrer dans notre cabinet cette part du monde malade dont le patient porte le symptôme et qui nous concerne tous. Nous ne sommes pas seulement en résonance avec la souffrance d’individus isolés mais aussi avec celle du monde et à laquelle, chacun à sa manière, cherche à donner une direction.
Anne-Françoise Jans
[1] « La révolution de la robustesse » du biologiste Olivier HAMANT
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