Le paradoxe de l'entourage bienveillant par Florence Castiaux

Quand le changement demande d'oser remettre en question des croyances profondément ancrées...

J'ai envie de vous partager aujourd'hui plusieurs situations où l'entourage de nos patients peut, malgré toute sa bienveillance, faire obstacle au fameux virage à 180° que nous proposons dans notre approche.

J'ai été confrontée récemment à plusieurs cas qui m'ont rappelé à quel point cet aspect du travail est essentiel. Derrière ces situations se cachent souvent des valeurs, des principes ou des croyances profondément ancrés, parfois transmis depuis l'enfance.

C'est un espace où se joue un véritable conflit : d'un côté, les besoins réels du patient ; de l'autre, des croyances qui, bien qu'animées des meilleures intentions, entretiennent parfois la souffrance. L'entourage occupe alors une place centrale. Sans le vouloir, il peut empêcher le patient de sortir de son cercle vicieux en renforçant les tentatives de solution qui maintiennent le problème.

Marie : quand vouloir rassurer empêche de se reconstruire

Marie vient de mettre au monde son quatrième enfant. Quelques jours après son accouchement, elle est victime d'un infarctus. Elle n'a que 32 ans et a failli perdre la vie. Son bébé n'a pas encore deux mois.

Lorsqu'elle vient me consulter, elle a besoin de raconter ce qu'elle a traversé. Les premières séances lui permettent avant tout de déposer cette expérience traumatique. Mais très vite, je perçois chez elle une forme d'impatience : elle veut aller mieux, reprendre le contrôle de sa vie, s'occuper de ses enfants, gérer son foyer… et reprendre son travail dans deux mois.

Habituée à être celle qui prend soin des autres, elle s'impose une pression énorme pour retrouver rapidement son fonctionnement d'avant.

Pourtant, elle est épuisée. Et surtout, elle vit avec la peur permanente de faire un nouvel infarctus.

Elle refuse d'inquiéter ses enfants ou son mari. Elle garde donc pour elle sa fatigue, ses angoisses et son épuisement.

Lorsque nous abordons la place de son entourage, elle m'explique qu'elle cache volontairement son état. Elle continue à participer aux repas de famille, organise les anniversaires et fait comme si tout allait bien. Chaque fois, cela lui coûte énormément d'énergie.

En parlant de son mari, elle décrit quelqu'un de profondément bienveillant. Il tente de la rassurer : « Ce n'est rien, tu vas vite récupérer ton énergie. » Pour l'aider, il lui propose des sorties, des activités, des moments en famille. La voir dans cet état lui est insupportable. Il craint qu'elle ne sombre dans une dépression.

Son intention est belle : il souhaite simplement qu'elle retrouve rapidement sa vie d'avant.

Mais, sans le vouloir, il renforce précisément ce dont elle essaie de sortir.

Chaque proposition lui rappelle qu'elle n'a pas l'énergie nécessaire. Chaque échec nourrit les pensées : « Je ne suis plus la même », « Je ne retrouverai jamais mon corps d'avant. »

Elle se force… et n'y arrive pas.

Notre travail consiste alors à modifier ce cercle vicieux.

Nous explorons d'abord ses propres croyances : « Je dois être forte », « Je dois tout gérer. » Puis nous travaillons sa manière d'entrer en relation avec son entourage.

Je lui propose notamment une tâche avec son mari : apprendre à reconnaître ses besoins, les mettre en mots, puis les lui exprimer clairement.

Nous utilisons ensemble la métaphore du marathon. Après avoir couru 42 kilomètres, personne n'imaginerait repartir courir une nouvelle course dès le lendemain. Son corps vient de traverser une épreuve exceptionnelle. Il a besoin de récupérer.

Peu à peu, elle parvient à expliquer à son mari que le repos n'est pas un renoncement mais une étape indispensable de sa reconstruction.

Elle prend également le temps d'expliquer à ses enfants pourquoi il lui arrive d'avoir les larmes aux yeux.

Au-delà des tâches réalisées entre les séances, nous travaillons surtout sa position dans le système familial et la manière dont elle se définit vis-à-vis des autres.

Jonathan : quand les bonnes intentions enferment

Jonathan est un jeune homme particulièrement brillant. Depuis l'enfance, ses parents l'ont encouragé à réussir. Il a sauté deux classes, obtenu un diplôme d'ingénieur et travaille aujourd'hui dans une entreprise renommée où il pilote des projets importants.

Pourtant, il est en arrêt pour épuisement professionnel, à la limite du burn-out.

Il consulte avec une idée très claire : il souhaite se réorienter vers un métier plus concret, dans lequel il pourrait bouger, utiliser ses mains et rencontrer davantage de monde.

Aujourd'hui, il passe ses journées devant son ordinateur, en télétravail.

En explorant ce qui freine son changement, je découvre que le principal obstacle n'est pas intérieur.

Il a de nombreuses idées de reconversion et une forte motivation.

Ce qui le bloque, c'est le regard de sa famille.

À chaque fois qu'il évoque son projet, ses parents lui renvoient les discours qu'il entend depuis toujours : l'importance d'un métier prestigieux, la sécurité, la réussite sociale… Ils expriment leurs propres peurs avec l'intention sincère de le protéger.

Même son médecin généraliste l'encourage à ne pas changer trop vite, de peur qu'il ne gagne moins bien sa vie ou ne se mette en difficulté financière. Ce qui le mènerait à être encore plus anxieux et en souffrance psychologique.

Là encore, les intentions sont positives.

Mais elles participent au maintien du problème.

Je l'amène alors à déplacer son regard. Nous ne cherchons plus ce qui serait « le bon choix » dans l'absolu, mais ce qui répond réellement à ses besoins, à ses valeurs et à ses aspirations personnelles.

Nous évaluons ensemble les risques de chaque option, les ressources dont il dispose et sa capacité à faire face à l'incertitude.

Progressivement, un nouveau projet émerge.

À la fin de notre travail, il me dit :

« C'est la première fois que je regarde les choses de cette manière. »

Sa croyance initiale « Je dois faire le bon choix », laisse place à une autre :

« Je vais faire un choix, le tester. Et si cela ne fonctionne pas, je sais que je suis capable de rebondir. »

Pour avancer sereinement, il choisit provisoirement de prendre un peu de distance avec les avis de ses parents. Il préfère leur parler de son projet une fois celui-ci engagé.

Changer son rapport au monde pour rendre le 180° possible

Dans ces deux situations, l'entourage cherche sincèrement à aider. Les proches agissent avec les meilleures intentions du monde. Pourtant, leurs tentatives de régulation contribuent, malgré eux, à maintenir le problème.

En thérapie brève, nous travaillons donc sur ces interactions afin qu'elles cessent d'alimenter le cercle vicieux. Mais ce travail ne peut réellement porter ses fruits que s'il s'appuie sur une transformation plus profonde.

Avant de pouvoir agir autrement avec son entourage, le patient doit souvent modifier la manière dont il se perçoit, dont il perçoit les autres et la place qu'il s'autorise à prendre dans ses relations. C'est cette évolution de sa vision du monde qui rend ensuite le virage à 180° possible.

Les recadrages en séance et les tâches proposées entre les consultations participent à cet assouplissement progressif des croyances, des valeurs et des représentations qui guidaient jusque-là ses comportements.

Le patient peut désormais s’autoriser à créer son propre panier de valeurs qui pourra le guider dans ses choix.

Ce cheminement demande parfois du temps. Mais lorsque la vision du monde évolue, les interactions changent naturellement avec elle. Le 180° ne se limite alors plus à un changement de comportement : il devient une transformation durable de la manière d'être au monde et d'entrer en relation avec les autres.

Florence Castiaux

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