Sylvie vient me voir car elle veut apprendre à gérer sa colère autrement. Elle souffre « de ses explosions » qui ont des conséquences sur sa relation avec ses enfants et sur son estime d’elle-même. En effet, elle se sent nulle de ne pas savoir se maîtriser et d’être aussi impulsive avec ses deux garçons (Nathéo 10 ans et William 13 ans). De plus, elle aimerait que les situations compliquées avec son ex-mari aient moins d’impact sur elle : dès qu’elle n’est pas en accord avec lui, elle ressent une tension mais garde tout en elle de peur d’activer un conflit supplémentaire. Elle subit donc certaines décisions de monsieur (concernant des changements d’organisation et de jour de garde par exemple) et ne respecte pas ses propres limites ; ce qui ne fait qu’augmenter sa propre frustration et son sentiment d’injustice. Plus elle a tendance à s’adapter aux changements imposés par monsieur, plus sa colère bouillonne et plus elle donne l’occasion à son ex-mari de continuer à prendre le lead concernant certaines décisions relatives aux enfants.
Souvent, de peur d’être face à sa propre colère et de mal la gérer, Sylvie évite les situations où elle pourrait ressentir de la colère. Par exemple, elle évite depuis un mois, d’aller voir sur son compte bancaire car elle est certaine que son ex-mari n’a pas versé une somme d’argent qu’il lui devait. De peur d’être confrontée à la sensation de colère, elle fuit mais… ce qu’elle veut éviter la rattrape et se répercute notamment sur ses enfants…De plus, elle invite Monsieur, sans le vouloir, à continuer à se moquer d’elle et à ne pas la respecter.
Sylvie a la garde de Nathéo (10 ans) à temps plein et son autre fils (William 13 ans) vient chez elle une semaine sur deux. Sylvie m’explique à quel point ce n’est pas évident pour elle de gérer les semaines avec les deux enfants mais aussi celles où Nathéo est tout seul. Elle est perdue face aux règles à émettre et lorsqu’elle vient me voir, nous constatons qu’il n’y a plus aucune balise claire et donc pas de conséquences non plus.
Durant six séances à quinze jours d’intervalle, j’accompagne Sylvie. D’abord par rapport à la gestion de sa propre colère. Je l’invite à aller l’observer, à la quantifier sur une échelle, à voir comment elle pourrait faire pour encore plus l’aggraver….Au lieu de l’éviter, nous allons à sa rencontre de différentes manières. Sylvie se repositionne par rapport à quelques règles de base à concrétiser avec ses garçons dans le quotidien. Elle réfléchit et applique certaines conséquences si les règles ne sont pas respectées. Elle reprend tout doucement confiance en elle. Au fil du temps et des expériences émotionnelles vécues, Sylvie se redonne de la valeur en tant que personne et en tant que maman. Elle n’est plus le paillasson sur lequel tout le monde essuie ses pieds (métaphore qui l’a marquée dès le premier entretien). Elle apprend à regarder sa colère, à se respecter et se faire respecter ; de même avec son ex-mari, elle ose davantage. Sa posture a changé : elle sabote de manière bienveillante, elle sème des conséquences inconfortables à Monsieur « l’air de rien » et, dans certains contextes, ose lui affirmer ce qui est acceptable et inacceptable. Elle affronte l’aspect financier, il paie enfin ses dettes.
Tout au long de ce processus thérapeutique avec Sylvie, je veille à consolider. En début de seconde séance, je la félicite d’avoir réalisé sa tâche d’observation qui nous permettra d’en savoir plus sur sa colère et son contexte d’apparition. Au fil des séances, je valorise Sylvie d’avoir vécu de nouvelles expériences et j’explore avec elle comment elle a pu vivre concrètement de nouvelles interactions avec son entourage et avec elle-même.
- Qu’avez-vous fait de différent concrètement avec Nathéo, avec William et avec leur père ?
- Comment expliquez-vous que ça soit mieux passé avec eux cette semaine?
- Par rapport à cet exemple récent que vous avez bien vécu avec Nathéo, qu’est ce qui a changé dans votre comportement, votre discours, votre ressenti ? Qu’est-ce que vous auriez fait avant et que vous ne faites plus maintenant ?
Ces questions, semées au fil des séances, permettent à Sylvie de prendre conscience de sa part de responsabilité dans le changement, de l’intégrer de façon plus cognitive et de poursuivre la progression. Lors de la sixième séance, Sylvie est contente des changements vécus au quotidien et je suis contente aussi pour elle ; nous sommes confiantes du chemin parcouru et consolidons en ciblant ce qu’elle pourrait faire pour voir réapparaitre et aggraver les problèmes pour lesquels elle est venue consulter. Nous fixons alors une septième séance dans deux mois « si besoin ». Tout en l’informant qu’il y a aura d’office des moments compliqués, je l’invite à être attentive à sa manière de les traverser. De mon côté, je suis presque sûre que Sylvie n’aura pas besoin de cette séance. Mais la voilà qui revient complètement découragée avec l’impression de revenir en arrière avec son fils Nathéo. Elle a peur de ne jamais s’en sortir en tant que maman et vit de la culpabilité.
Une partie de moi est déçue et triste pour Sylvie et une autre reste confiante. Je sais qu’un contexte de rechute est riche en enseignement et en opportunités. Je sais que le changement n’est pas un processus linéaire. Tout en laissant la place à mes ressentis de praticienne, je rejoins aussi Sylvie dans ses propres ressentis. La partie plus confiante de moi me donne l’élan de poser les questions qui vont me permettre de comprendre « qu’est ce qui fait que ça va de nouveau mal ? ». Je normalise aussi la rechute et je fais appel à ma curiosité bienveillante. Je sais que les questions sont « nos meilleures amies » notamment dans ce type de contexte. J’apprends alors que Nathéo a fait une chute et qu’il a été plâtré et immobilisé 2 semaines. Dans ce contexte, Sylvie, stressée pour son fils, a été au petit soin…Nathéo, légitimement, a profité de la disponibilité attentive de sa maman…Dans cette situation particulière liée à son état de santé, les règles et le cadre n’ont plus eu le même sens…Nathéo a regoutté à un certain confort passé alimenté par Sylvie qui a prolongé, avec une bonne intention de départ, des attitudes signes d’hyperprotection et de non-respect de ses propres limites…Lentement et dans un contexte d’inquiétudes, le cercle vicieux s’est réenclenché.
De façon générale, la rechute est précieuse pour affiner notre compréhension des éléments qui contribuent au maintien ou à l’aggravation du problème. Dans cette situation plus précise, elle nous a permis d’aller encore davantage apprivoiser les peurs et la culpabilité de Sylvie tout en persévérant dans le mouvement et les stratégies engagées dès le début du processus thérapeutique. En effet, finalement, la souffrance qui persistait concernait sa relation à Nathéo.
La rechute est un indicateur essentiel qui invite à la réflexion. Faut-il revoir nos stratégies, changer de perspective sur les facteurs de fonctionnement du problème ? Ou bien doit-on persévérer dans la dynamique mise en place et faire le nécessaire pour tenir et persister dans la durée ? La rechute est donc une étape qui sert de point de repère pour consolider le processus de changement ou pour se réorienter. Elle permet de clarifier en quoi ce qui arrive est bel et bien source de souffrance pour le patient. Elle nous aide à percevoir de quoi il est réellement client et comment on peut encore l’accompagner…
Si la rechute parfois bouscule, elle est le signe d’adaptation… En confiance, c’est une traversée pour le patient et pour le praticien.
Clotilde Jacquet