Tu attends de te sentir légitime avant de te lancer ? C’est peut-être ce qui te bloque… par Marina Blanchart

Il y a une scène que j’observe régulièrement chez les personnes qui se forment à la thérapie brève.

La formation touche à sa fin. Les exercices se sont bien déroulés. Les retours des formateurs sont encourageants. L’évaluation est réussie et permet d’accéder à la pratique supervisée. Tout semble donc réuni pour que l’aventure commence enfin. Et pourtant, c’est souvent précisément à ce moment-là que le doute s’installe.
Les questions arrivent presque malgré elles : « Et si je n’étais pas à la hauteur ? Et si je ne savais pas suffisamment aider ? Et si je passais à côté de quelque chose d’important ? »

Ce qui est frappant, c’est que ces interrogations apparaissent rarement chez les personnes qui prennent leur futur métier à la légère. Elles concernent souvent celles qui se sont investies avec sérieux dans leur formation, qui ont travaillé, pratiqué et qui mesurent déjà la responsabilité qu’implique l’accompagnement d’une personne en souffrance.

On appelle souvent cela le syndrome de l’imposteur.

Chez Virages, nous utilisons peu ce type d’étiquette. Fidèle à l’approche de Palo Alto, je préfère m’intéresser à ce qui entretient une difficulté plutôt qu’au nom qu’on lui donne. Peu importe finalement que l’on parle de syndrome de l’imposteur, de manque de confiance ou de sentiment d’illégitimité. La vraie question est ailleurs : que faisons-nous lorsque ce doute apparaît ?

Car c’est bien souvent là que le problème commence.


Le piège de vouloir être parfaitement prêt

Lorsque l’on change de métier, il est naturel d’espérer un moment où l’on se sentira enfin totalement prêt. Nous aimerions pouvoir nous dire : « Cette fois, c’est bon. Je sais suffisamment de choses. Je peux recevoir n’importe quel patient avec confiance. »

Malheureusement, ce moment arrive rarement.

À la place, beaucoup se disent qu’ils vont encore attendre un peu. Encore un module. Encore quelques lectures. Encore une supervision. Encore un peu d’expérience en observant les autres avant de se lancer eux-mêmes.

Toutes ces démarches sont évidemment utiles. Je serais même la dernière à déconseiller de continuer à se former, tant je suis convaincue que notre métier exige de rester curieux tout au long de sa carrière.

Par contre, elles deviennent problématiques lorsqu’elles servent surtout à repousser le premier accompagnement.

Car, sans nous en rendre compte, nous entretenons alors une idée très séduisante… mais fausse : celle que la confiance précède l’action.

La confiance ne tombe pas du ciel

Nous imaginons souvent que la confiance est une condition pour agir. Dans la réalité, elle est beaucoup plus souvent une conséquence de l’action.

Personne ne devient à l’aise dans l’accompagnement avant d’avoir accompagné.

C’est en recevant une première personne en burn-out que l’on commence à se sentir plus compétent avec cette problématique.
C’est en accompagnant plusieurs parents en difficulté que l’on affine progressivement son regard.
C’est en travaillant avec des couples, des adolescents ou des personnes confrontées à un conflit professionnel que l’on développe peu à peu des repères, une posture et une confiance plus solides.

Cette confiance ne naît pas d’un diplôme supplémentaire. Elle naît de l’expérience.

Cela me fait penser à quelqu’un qui voudrait apprendre à nager sans jamais entrer dans l’eau. Bien sûr, il est utile d’observer ceux qui savent déjà nager, d’écouter leurs conseils ou de comprendre les mouvements. Mais il arrive toujours un moment où il faut accepter de quitter le bord de la piscine. C’est seulement dans l’eau que l’on découvre que son corps est capable de flotter.

Il en va très souvent de la même manière dans les métiers de l’accompagnement.


Les solutions qui entretiennent le problème

L’un des principes fondamentaux de l’approche de Palo Alto est que les difficultés sont souvent maintenues par les solutions que nous mettons en œuvre pour tenter de les résoudre. Le doute ne fait pas exception.

Pour essayer de se sentir enfin légitime, certains accumulent les formations, d’autres passent des mois à construire un site internet parfait, peaufinent leur logo, cherchent encore leur spécialité ou demandent régulièrement à leur entourage : « Tu crois que je suis prêt ? »

Toutes ces démarches partent d’une intention parfaitement compréhensible : se rassurer.

Pourtant, elles présentent un point commun. Elles permettent de différer la rencontre avec cette première personne qui viendra demander de l’aide. Et c’est précisément cette rencontre qui pourrait commencer à transformer le regard que nous portons sur nous-mêmes.

Autrement dit, plus nous évitons l’expérience parce que nous doutons de nous-mêmes, moins nous avons l’occasion de découvrir ce dont nous sommes réellement capables.

« Oui… mais ce n’était qu’un exercice »

Cette phrase, je l’entends très souvent après les formations. Les exercices se sont bien passés, mais ils sont immédiatement minimisés.
“Oui… mais ce n’était pas un vrai patient.” C’est vrai.
Aucune mise en situation ne reproduira totalement la richesse, l’imprévu et parfois la complexité d’une véritable consultation.

Mais ces exercices montrent déjà quelque chose d’essentiel : tu es capable d’écouter, d’observer, de construire une stratégie d’intervention et d’entrer dans une relation d’aide. Le reste s’apprendra autrement.

Il s’apprendra au contact des personnes que tu accompagneras, des séances qui te surprendront, des interventions qui fonctionneront mieux que prévu et parfois aussi de celles qui te laisseront perplexe.

C’est précisément pour cela que la supervision existe : non pas parce que nous devrions être parfaits dès le départ, mais parce que nous continuons tous à apprendre.

Chercher à être rassuré… rassure rarement

Lorsque le doute devient envahissant, une autre tentation apparaît : demander aux autres de nous dire si nous sommes prêts.

Le problème est que cette réponse n’existe pas.

Tes proches auront souvent envie de t’encourager, mais tu risques de penser qu’ils ne sont pas objectifs parce qu’ils t’aiment.
À l’inverse, une personne plus critique ou moins bienveillante risque de renforcer tes peurs.
Dans les deux cas, tu restes dépendant du regard des autres.

Or la confiance la plus solide naît rarement de ce que l’on nous dit. Elle naît beaucoup plus souvent de ce que nous faisons, de ce que nous expérimentons et de ce que nous découvrons progressivement de nos propres ressources.


Et si le doute était finalement une qualité ?

À force d’entendre parler du syndrome de l’imposteur, on finit parfois par croire qu’un bon thérapeute est un thérapeute qui ne doute plus.
Je pense exactement l’inverse.

Les praticiens qui m’inquiètent le plus ne sont pas ceux qui doutent. Ce sont ceux qui sont convaincus d’avoir toujours raison.

Le doute nous oblige à continuer à apprendre, à remettre nos hypothèses en question, à demander un regard extérieur, à accepter que nous pouvons encore progresser.

Sarah Bernhardt racontait qu’un jeune acteur lui avait confié qu’il n’avait jamais le trac.
Elle lui aurait répondu : « Ne vous inquiétez pas… ça viendra avec le talent. »

J’aime beaucoup cette phrase parce qu’elle nous rappelle une chose essentielle : plus nous avançons dans notre métier, plus nous prenons conscience de la complexité de l’être humain.

Et c’est probablement cette humilité qui nous permet de continuer à grandir.

Continue à apprendre… mais en avançant

Bien sûr qu’il est précieux de poursuivre sa formation, de participer à des supervisions et d’échanger avec d’autres praticiens.
Mais ces apprentissages prennent une tout autre saveur lorsqu’ils s’appuient sur une pratique réelle; une séance qui nous questionne;
une intervention qui produit un changement inattendu; une difficulté rencontrée avec un patient.
Ou simplement une expérience qui vient confirmer que, finalement, nous étions plus capables que nous ne le pensions.

C’est dans cet aller-retour permanent entre la pratique et l’apprentissage que se construit progressivement la légitimité.


La légitimité ne précède pas l’expérience

Si tu attends le jour où tu n’auras plus peur pour commencer, il est possible que tu attendes très longtemps car le doute ne disparaît pas vraiment, il évolue simplement avec nous.

Aujourd’hui, tu t’interroges peut-être sur ton premier patient. Demain, ce sera peut-être face à une problématique plus complexe, un couple, une famille ou un traumatisme. Les questions changent. C’est normal.

En revanche, une chose reste étonnamment stable, la confiance continue à grandir au rythme des expériences que nous acceptons de vivre.

Finalement, on ne devient pas thérapeute ou coach le jour où l’on ne doute plus.

On le devient le jour où l’on accepte que le doute fasse partie du voyage… sans lui laisser décider de la direction à prendre.
Car, dans notre métier comme dans beaucoup d’autres, la légitimité ne précède pas l’expérience. Elle en est presque toujours la conséquence.


Marina Blanchart

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