Le couple, un tango à quatre temps...

Avant de recevoir un couple pour la première fois en consultation, je jette toujours un œil à la distance des deux fauteuils sur lesquels ils seront invités à s’asseoir.  Je veille à ce qu’ils ne soient pas trop loin mais pas trop proches non plus ; ignorant encore à ce stade l’objet de la rencontre et la couleur de leur relation.  Mon siège est juste en face, position d’entre-deux qui me permet de les considérer chacun, de me tenir là où je me sens bien dans mon espace afin de leur accorder de l’espace.

            De là où je suis, je serai amenée à jouer plusieurs rôles… celui d’observatrice et spectatrice d’une danse relationnelle où le duo se marchera sans doute un peu sur les pieds, ou l’un écrasera peut-être l’autre au plus ce dernier se laissera enfoncer ? Seront-ils pieds nus, se mettront-ils à nus ? Seront-ils aussi cinglants qu’un talon pointu ou aussi doux l’un avec l’autre que des bottes fourrées qui traversent l’hiver ? Je ne sais pas. Et tout en observant les membres de ce système en interaction, en questionnant et en reformulant, j’appartiendrai également à ce système.  Je tenterai de déceler en quoi les tracés de leur pas ont de bonnes raisons de se répéter au point d’être sources de souffrances. Je distinguerai quel est le point de vue des deux partenaires sur leur relation et en même temps, j’amènerai un autre regard plus méta sur leur processus relationnel. Dans cette optique et comme on me l’a transmis, il me semble essentiel de prendre le temps, lorsqu’on me contacte pour un suivi thérapeutique de couple, de faire une première rencontre à trois, puis de voir chacun des partenaires une fois avant de les revoir ensemble. Cette démarche en quatre temps permet d’y voir plus clair sur ce qui amène le couple : « Qui est client de quoi ? Qu’est ce qui est le plus douloureux pour chacun d’entre eux actuellement ? Dans quel contexte ont-ils de bonnes raisons d’en être arrivés-là et quel est l’engrenage à l’origine des redondances ?  Quel est le problème pour chacun et comment le perçoivent-ils en fonction de leur réalité et leur vision du monde ? Sont-ils clients de la même chose ? Comment pensent-ils qu’une thérapie puisse aider ? S’aiment-ils toujours ? Croient-ils encore en leur relation, en un avenir commun ? Que sont-ils encore prêts à faire…ou pas ? ».

            Tout en récoltant les informations, il s’agit de légitimer leur émotion, de les accueillir et de les contextualiser. En tant que thérapeute, tout en posant notre regard et notre attention sur l’un, nous tentons en même temps de permettre à l’autre de se sentir compris. Sans cette alternance, il me semble difficile de rejoindre cette logique circulaire qui est au centre de notre approche. Permettre à l’un et l’autre de cerner ce qui dans son propre comportement et son propre discours a pu induire telle réaction chez l’autre. Permettre à chacun d’entrevoir une autre ponctuation du processus relationnel…Saisir, en quoi les membres du couple sont tous les deux responsables du problème. Et pouvoir doucement mettre de côté la vision linéaire pour insuffler une logique circulaire … 

« Monsieur, nous avons décelé ensemble que votre peur de la rupture avait sans doute de bonnes raisons de vous amener à vous accrocher à Madame ; à démontrer votre amour par le toucher en l’exprimant de manière très fréquente au point que Madame se sente envahie et ne veuille plus répondre à vos besoins d’intimité de manière spontanée. Nous avons saisi que plus vous vous accrochiez et plus Madame exprime son besoin de liberté en se montrant distante voir même indifférente vis-à-vis de vous car elle a l’impression d’étouffer et d’être l’unique source de votre bien-être…ce qui, à juste titre, renforce votre peur de la perdre et vous amène à vouloir être encore plus rassuré.   Madame , de votre côté, vous avez exprimé votre colère par rapport à Monsieur et votre besoin de plus d’autonomie dans le couple et de moment seule sans les enfants et sans lui. Actuellement, en fonction de ce besoin essentiel pour vous, vous organisez plus de sorties et vous vous confiez moins qu’avant à Monsieur. Dans ce contexte, cela a tendance à engendrer chez lui de la peur qui l’amène à vous contrôler davantage en vous demandant par exemple, après chaque sortie comment ça s’est passé, s’il y avait des hommes séduisants,… ou en vous exprimant, par des gestes et des caresses, son besoin d’intimité de manière trop fréquente selon vous …Tout ceci a de bonnes raisons de vous énerver car vous ne vous sentez pas respectée et vous ne vous sentez plus séduite par Monsieur qui, selon vous, a des besoins sexuels inadaptés auxquels vous répondez par de l’indifférence ou par des mensonges en lui disant « oui » alors que vous pensez « non »... Ce qui le rassure dans l’immédiat mais comme il vous connaît super bien, sur le long terme, cela semble encore plus l’inquiéter car il sent que votre « oui » est « un faux oui ». Et de cette manière, sans le vouloir, au lieu de le rassurer, vous augmentez sa peur à lui et votre colère à vous ».

            Selon moi, intégrer la logique circulaire signifie que les membres du couple soient prêts à mettre fin à la résistance et à la lutte et puissent être touchés par leurs propres parts de responsabilité. Intégrer la logique circulaire, c’est être prêt à reconnaitre en quoi chacun est responsable et le ressentir avec une intentionnalité permettant de formuler un objectif qui soit juste pour chacun. 

De plus, puisque la saveur du contenu d’un message dépend de ce qui se reflète de la relation entre les différents membres d’un système, intégrer la logique circulaire est aussi d’arriver à ce que le contenu explicite du message prenne sens dans la relation elle-même ; que son substrat soit par conséquent empreint d’une responsabilité partagée et acceptée…. Car la portée du suivi thérapeutique dépend du contexte relationnel. Les partenaires ont-ils envie que les choses changent, sont -ils conscients des prix à payer du changement et sont-ils prêts à les accepter avec leur tête, les ressentir dans leur corps, leur cœur et les vivre dans leurs interactions ? Si on veut que les choses bougent, c’est la qualité de la relation qui doit être modifiée : la relation est - elle donc bien calibrée ?

Enfin, intégrer la logique circulaire, c’est s’attendre à certaines résistances car, pour certains, découvrir la circularité est loin d’être synonyme d’acceptation.  En même temps, un partenaire qui n’adhère pas à la logique circulaire (ou les deux) c’est au moins un point de départ …qui questionnera le sens d’un suivi thérapeutique de couple.

            Tout un programme donc…  En effet, si certains couples peuvent être dans une logique circulaire et repérer bien vite en quoi ils sont tous les deux responsables du problème, ils auront besoin de clés concrètes sur comment mettre fin à leurs tentatives de régulation et retrouver de la fluidité dans leur relation et leur communication. Ainsi, par exemple, au lieu de tout dire et de se déverser continuellement à son conjoint au point de rentrer dans une escalade de justifications, on prescrira la conspiration du silence* avec pour conséquence, l’arrêt de l’alimentation des justifications.  

D’autres, seront également prêts à faire équipe mais viseront peut être un objectif qui sera synonyme de but conscient (« Il faut absolument qu’on ait un enfant, on est prêt à tout et on vient vers vous pour que vous nous aidiez » ; « Il faut qu’on arrête de se disputer aussi souvent et surtout, il faut absolument qu’on s’endorme réconciliés et qu’on ait trouvé un terrain d’entente le jour-même», ...). Le 180°, tout en soulignant notre compréhension qu’ils veuillent atteindre cet objectif ultime, sera alors de les aider à entrevoir un scénario qu’ils n’avaient jamais envisagé jusque-là … Ainsi, notre travail consistera à les accompagner dans leur processus de renoncement : « Comment accepter ce qui peut ne pas être changé et changer ce qui peut l’être ? » 

Pour d’autres encore, l’objectif commun sera justement d’apprendre à intégrer cette logique circulaire à leur rythme car ce qui les empêche d’y arriver actuellement est peut-être un « trop plein de rancœurs, de colères, d’injustice accumulées par peur du conflit ou par souci de protection ».  A 180° de l’accumulation, on leur donnera la permission de vivre de la colère envers l’autre, de la déverser stratégiquement à travers des lettres par exemple et de voir comment les émotions du présent peuvent être régulées au sein de la relation en formulant des interrogations plutôt que des reproches ou des injonctions ; en osant dire et exprimer ses besoins et limites. Saisir aussi que protéger l’autre en prenant sur soi au point d’être mal, c’est le déresponsabiliser, le protéger à court terme peut – être, mais fragiliser la relation à long terme sûrement ! Enfin, pour d’autres encore, les objectifs iront dans cette direction : « Comment vivre une rupture malgré la souffrance qu’elle engendre inévitablement ? ». 

            En tant que thérapeute, tout au long de ces premiers entretiens, il s’agit de freiner tout en explorant à son rythme afin de ne pas s’embarquer trop vite dans un de nos buts conscients qui pourrait être : « Il faut sauver ce couple, il faut qu’ils restent ensemble ! ».  La démarche en quatre temps permet de récolter les informations nous permettant d’être plus au clair sur le sens du suivi et la pertinence de l’engagement dans le processus thérapeutique.  Car à la fin de la quatrième séance, si certains couples ont mieux compris leur fonctionnement au point de ne plus avoir besoin de revenir ensuite ; pour d’autres, le choix sera de ne pas entamer de suivi à deux. D’autres encore seront prêts à expérimenter des 180° et à se déposer fauteuils contre fauteuils…Enfin, parfois, il s’agira de travailler avec un seul partenaire, celui qu’on appelle « Le Client » …  

RIEN n’est jamais ficelé à l’avance, TOUT est toujours à construire avec les patients au fur et à mesure que la relation de confiance se tisse avec le thérapeute… Et au fur et à mesure que leur relation à eux-mêmes et au monde se modifie.

*La conspiration du silence consiste à proposer de ne plus parler de ce qui pose problème tant qu’on est en thérapie de couple. C’est gérer durant les séances et on n’en parle plus dans le quotidien. 

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