(M)Êt( t) re ou ne pas (M)Êt (t)re Insta dans le mapping…. par Joëlle Ingber

Jan.e

Jane entre dans mon cabinet : longue silhouette filiforme, gracile, éthérée.

Cheveux châtain clair, coupés très courts ; s’assoit, les jambes en tailleur, le buste droit, et me scrute longuement, posément, de ses yeux bleu azur.

C’est sa maman qui m’a téléphoné : une voix pleine de vie, dynamique, chaleureuse ; où l’on perçoit une pointe d’inquiétude qui croît, au fur et à mesure des quelques minutes d’échange

Elle m’a expliqué que Jane, 15 ans, est une bonne élève, que le contact passe très bien avec elle, que tout se passe plutôt bien en famille, mais que depuis plusieurs mois, elle présente des symptômes légèrement dépressifs ou obsessionnels : elle se pose la question de son genre et de son orientation sexuelle. Elles en parlent beaucoup car elles ont une excellente relation.

J’ouvre la discussion avec Jane, en lui résumant ce que sa maman m’a dit, qui en parle très vite à l’aise. Elle/il est « genderqueer » ( non binaire (1), et plus précisément « gender fluid (2)». Iel s’en est rendu compte en voyant des stories Insta il y a bientôt un an, et depuis, c’est une évidence.

Iel se sent fade, non connectée à son genre, se retrouve dans tous les récits qu’iel regarde en boucle.

Du coup, iel se demande en permanence qui iel est : iel n’arrive pas à dormir car iel se demande vers quelle orientation iel ira dans sa vie.

-        «  Cela pose des problèmes d’intégration dans ta classe ? » (je vérifie)

-        «  Absolument pas, mes potes savent que c’est Jan ou Jane selon les moments »

-        «  Dans ta famille alors ? »

-        « Non, ils ont été surpris, mais mes parents sont très ouverts, surtout ma mère : on en parle librement et beaucoup. Juste pas à ma grand- mère »

-        «  Tu as des loisirs ? »

-        «  Oui, l’équitation, et le dessin »

-        «  Et là, il y a un souci ? »

-        « Non ; c’est cool »

-        « Tu as déjà testé des relations avec des filles ou des garçons, ou d’autres gender fluid  comme toi?» (j’explore)

-        « j’ai déjà embrassé quelque fois les deux en soirée»

-        «  ok… tu sens une préférence ? »

-        «  ca dépend des moments et de mon état » me répond Jan.e

 

Une question me taraude… alors… il est où le problème en fait ?...

Le besoin de savoir, car Jan.e regarde en permanence des post sur Insta de personnes qui vivent un malaise et qui ont besoin de se définir. Et plus iel regarde, plus la certitude du malaise grandit

Je propose à Jan.e une tâche d’observation , afin de mieux cerner la situation : plutôt que regarder des posts Insta et entrer en contact avec d’autres pour partager leur mal-être, je lui propose de devenir observateur/rice de son intériorité ; observer et noter chaque jour ses penchants différents d’identité. Ne plus en parler ( temporairement) et ne plus rien chercher dessus, ni aller sur des sites

Jan.e revient après 15 jours, assez heureux/se de me montrer qu’il y a des fluctuations constantes plusieurs fois par jour.

Est cela qui le/la déprime ?

En fait… ca ne lui pose pas vraiment d’inconvénient .   

Je lui propose alors de vivre «  comme si » ce n’était pas un problème et qu’il ne fallait pas trouver de réponse : juste, laisser le flow et l’envie décider plusieurs fois par jour. Etre conscient de l’état, et continuer sa vie.
Ne pas en discuter avec son entourage, et écrire chaque soir ses états d’âmes.

Au cours du rendez-vous fixé quelques semaines plus tard, Jan.e vient avec un carnet qui s’est rempli, a arrêté d’en discuter avec ses parents, ne cherche plus les réponses sur des posts Insta, est ok avec ses états multiples et ne présente plus « d’état dépressif » .

Dans ce cas-ci, le fait de consulter les réseaux sociaux (Tiktok, Instagram) constitue en partie le déclencheur du problème, et en tout cas la tentative de régulation qui l’alimente.

 

Sarah

Forte de cette expérience et de celle accumulée auprès plusieurs autres d’adolescentes de 13 à 18 ans (les « 2009 » et plus), c’est avec une confiance débonnaire que j’accueille la maman de Sarah qui me téléphone quelques mois plus tard  en m’expliquant que Sarah vit des angoisses terribles, et qu’elle est très probablement recherche son identité sexuelle: « Oui, c’est très tendance auprès de cette génération, ne vous inquiétez pas : en général en quelques séances, cela se règle, et ça devient un non -problème »

Je découvre Sarah : 14 ans, un mélange d’introversion et de charisme impressionnant, une très forte personnalité, un regard noir pénétrant d’intelligence et de méfiance. Toujours le même style vestimentaire : sweat shirts informes, baskets.

Un verbal et un non -verbal contradictoires : des séances entières où je pose des questions, et je reçois des onomatopées, voire parfois quelques mots comme réponse. Les plus fréquents sont « je ne sais pas » ; quelques bribes d’informations saupoudrées avec circonspection.

Et à la fois, une arrivée toujours ponctuelle, et un regard intense, qui plonge dans mes yeux, et qui me supplie presque de la sortir de ce mutisme

J’ai beau me calibrer, freiner, proposer même d’arrêter les séances (proposition refusée) : rien, dans un premier temps

Il me faudra apprivoiser Sarah, tel le Petit Prince qui apprivoise le Renard : à tous petits pas et avec authenticité.

Au fil des séances, je découvre une personnalité d’une maturité et d’une lucidité stupéfiantes pour son âge, et d’une sensibilité exacerbée. Rien n’échappe à son analyse pointue. Progressivement, la source des mots et des partages se met en route. L’humour s’invite même, et la confiance se consolide.

Divers problèmes émergent, à la manière des poupées russes : chaque symptôme recèle les éléments de la difficulté en amont.

Des crises d’angoisse violentes ( qui disparaissent avec la prescription du symptôme), de la mutilation (qui est jugulée et réduite avec une autorisation à le faire) , des ruminations (auxquelles des rendez-vous ad hoc sont consacrés), des questions existentielles (déposées dans un carnet).

Jusqu’au cœur du cœur de la difficulté : Sarah se sent dans le mauvais corps depuis ses 7 ans : il est un garçon.

Une certitude. Une gêne permanente. Une douleur abyssale, qui lui donne des angoisses (comment vivre ainsi ?), et des moments de désespoir, matérialisés dans la douleur physique.

Le travail thérapeutique, long et délicat, établi par petite touches(3), est notamment soutenu par la consultation de sites et de réseaux sociaux.

En allant regarder sur des réseaux sociaux, Sarah s’est senti ( e )   moins seul (e ), a trouvé des récits, des pistes, des interlocuteurs, des informations qui pour le moment l’aident à tenir le coup moralement, en attendant de continuer à grandir et pouvoir faire un choix, dont personne ne sait encore définitivement vers où il ira. Découvrir des récits, des partages, pouvoir en parler avec ses proches a déjà permis de faire sortir Sarah du désespoir.

Les réseaux sociaux ont été ici les éléments constitutifs d’une régulation, et d’un 180° par rapport au fait de tout garder pour soi.

Hugo

Hugo, qui est « super mal », selon ses termes : il n’est pas intégré dans sa classe de 4ème secondaire et est exclu des réseaux sociaux. Il n’avait jamais été populaire, mais jamais rejeté non plus. Une dispute avec un copain de classe, et plus un seul like : ses dernières publications sont niées : il est ghosté (4).

Il en parle avec une voix éteinte, un regard vide, sans espoir.

A peine sorti du Covid, et sa vie est tout aussi vide qu’aux pires moments du confinement.

Il passe des week -ends dans une solitude abyssale, en voyant les stories des soirées auxquels il n’est pas invité se dérouler « en life » devant ses yeux. Il scrute ses écrans à longueur de soirées, et oscille entre anxiété et envie de pleurer.

A l’école, il n’a plus les « réf » et donc il est mis de côté

Il n’a plus goût à rien. Il estime ne plus rien valoir

Et plus il regarde la vie des autres, plus il se trouve nul.

Les réseaux sociaux sont ici à la fois : « le monde », les éléments constitutifs du problème, ceux des symptômes ( ce n’est même plus une tentative de régulation, c’est plus fort que lui : il ne peut s’empêcher de regarder)

 

Maëlle dont la vie s’est transformée en un enfer depuis qu’une photo de « nude » d’elle circule à l’école ( ou décolleté très plongeant). Elle sortait avec un mec de rhéto qui le lui a demandée et qui l’a montrée à tous ses copains.

Plus personne ne lui parle, et elle est traitée de pute…

Elle ne veut plus aller à l’école, a des crises d’angoisses, elle ne dort plus, elle n’est pas soutenue par ses parents

Les réseaux sociaux constituent les déclencheurs du problèmes et leur propre catalyseur

Comme on le voit au travers de ces 4 cas pratiques, les réseaux sociaux s’invitent de plus en plus souvent au sein de la systémique dans laquelle baignent les patients qui viennent en consultation. On peut par conséquent se demander s’il est pertinent d’inclure une instance « Réseau » dans le mapping du patient, pour faire apparaître des boucles de rétroaction intéressantes à creuser en séance

Etre ou ne pas Etre favorable à l’idée de mettre les réseaux sociaux dans le mapping ?

Telle est la question….

Depuis des décennies, l’existence de FB avait déjà joué un rôle de catalyseur de certaines difficultés : jalousies exacerbées d’ex-conjoints qu’on ne pouvait pas s’empêcher de suivre, obsession de l’image, difficulté avec les limites de la vie privée

Mais la génération des très jeunes adolescents et jeunes adultes d’aujourd’hui est soumise à un autre dictat : celui de l’immédiateté du partage, du caractère exponentiel des rumeurs, en sus de l’importance de l’image.  

Et Instagram, Tiktok, Snap, Twitter peuvent constituer tour à tour presque tous les éléments du mapping

 

  1. Les créations de problèmes

 

Nous n’allons évidemment pas tomber dans les poncifs qui consistent à dire que ce ne sont pas les réseaux sociaux qui posent problème, mais leur utilisation.

C’est une évidence.

Et s’il fallait le rappeler, ils servent aux adolescents à communiquer entre eux, à échanger, à sociabiliser. Ils peuvent les aider à sortir de leur solitude, à trouver une forme d’écoute que celle de leur environnement, à s’exprimer, à se mobiliser, à explorer de nouveaux concepts, à renforcer leur résilience.

Toutefois, de simples moyens de connexion, qui en était l’usage originel, ces réseaux sociaux ont subi un glissement essentiel : ils sont désormais utilisés comme moyen de comparaison, voire de validation.  L’image n’est plus seulement une apparence : elle devient un enjeu existentiel. La préoccupation de la réaction des autres, la recherche constante de l’approbation, la popularité ou l’impopularité instantanée, ne permet pas aux adolescents de se forger une idée de leur propre valeur en référence interne : tout dépend du choix arbitraire (« populaire ») des autres.

Du coup, les problèmes qui en découlent ne sont pas particulièrement les addictions (cela, seuls les parents s’en plaignent…).

Il y a en revanche un phénomène surprenant et croissant : des adolescents qui s’identifient à des problèmes vus sur les réseaux sociaux (être déprimé, être anorexique, avoir des questions d’identité sexuelle…), qui se convainquent de les ressentir, et qui finissent par les créer. Il y a un phénomène de création de problème généré par les réseaux sociaux  

Un phénomène de prédictions auto-réalisantes, à la manière des « épidémies » de suicides romantiques du 18eme siècle.

Ce qui est également frappant, c’est le nombre grandissant d’adolescents qui viennent avec une difficulté (par exemple les questions sur son identité sexuelle, qui est une question qui n’a pas attendu les réseaux sociaux pour se poser à plein d’adolescents depuis des générations, mais qui ici prend un nom et une consistance inattendue, et pas toujours nécessaire.), qui est amplifiée et qui devient alors un problème avec la consultation des réseaux sociaux.

On assiste à la création d’éventuels problèmes, alors qu’il peut parfois s’agir de simples difficultés à laisser passer tranquillement.

 

      2. Les déclencheurs et catalyseurs de problèmes

Dans le cas de Maëlle, c’est l’existence des réseaux sociaux qui a été le déclencheur du problème : si cette photo n’avait pas circulé comme cela, elle n’aurait pas été dans une telle souffrance (5).

Ils peuvent exacerber ou rendre visible ce qui existe déjà chez les adolescents: la solitude, le rejet (le cas de Hugo), le FOMO (6) ou la mésestime de soi, les questions d’identité sexuelles, les obsessions corporelles qui engendrent des troubles alimentaires.

     

      3. Le monde

Les réseaux sociaux constituent le monde pour les adolescents, plus que toute autre chose.

A moins que cela ne constitue un choix personnel pour se protéger, il est presque impossible de dire à un adolescent de se couper des réseaux sociaux. Raisonner un adolescent en lui disant que ce n’est pas important et que ce n’est que virtuel est nier sa vision du monde

Cette réalité virtuelle produit des effets réels de type récursifs : ne plus être branché sur le virtuel génère du rejet dans le monde « réel» (7), et inversement. Etre non intégré dans les interactions en life se manifeste pas un nombre réduit de like.  

 

      4. des Tentatives de Régulation qui aggravent le problème

 

Consulter des réseaux sociaux peut constituer une TR qui aggrave le problème, qui peuvent générer de nombreux symptômes : addictions, obsessions, angoisses, tristesse, peur, colère...

 

      5. ou -plus rarement- des moyens de régulation ( cf Sarah).  

 

Est-ce que cela change quelque chose à l’approche de Palo Alto ?

Absolument pas.

 

Les bonnes vieilles questions méta que les créateurs de Palo alto avaient découvertes à « l’ère- préhistorique -d’avant- internet » continuent à être furieusement d’actualité : « Qui a un problème ? Avec qui ? A propos de quoi ? En quoi est- ce un problème ? Comment est-il alimenté ( TR) ? » constituent les bases incontournables de notre approche

Ces questions s’adaptent aux évolutions des mœurs de la société, et le mapping en constitue un instantané pour chaque patient

Alors… Etre ou ne pas Etre pour l’inclusion des réseaux sociaux dans le mapping ?

Est-ce une simple déclinaison des problèmes vus sous l’angle Palo Alto, ou un nouvel élément qui mérite d’être appréhendé en soi dans le mapping ?  

A chacun de faire sa pièce.. du moment que la fin est à 180°

 

Elémentaire, mon cher Shakespeare !

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(1)     Genderqueer, ou non binaire : «  la non binarité est un terme générique qui englobe plusieurs réalités : elle inclut les personnes qui s’identifient en dehors des identités masculine et féminine, ou qui s’identifient comme ayant une identité de genre située entre ces deux points, mais aussi les personnes qui s’identifient soit homme soit femme à des périodes différentes, ainsi que les personnes qui rejettent toute identité de genre, voire qui ne ressentent aucune identité de genre » .

A ne pas confondre avec l’orientation sexuelle, puisque « toutes les personnes y compris non binaires peuvent être hétérosexuelles, homosexuelles, bisexuelles ou asexuelles ».

(2)     « Gender fluid » : « personne dont le genre varie au cours du temps : les personnes pouvant se définir d’une façon ou d’une autre à différents moments, sans se sentir obligées de s’inscrire dans un genre particulier. Cela concerne ceux qui se sentent ni tout à fait homme, ni tout à fait femme, ou à la fois homme et femme, ou aucun des deux »

(3)     Sur lesquels nous n’allons pas nous appesantir car ce n’est pas l’objet de cet article

(4)     Terme repris de l’anglais : ghost étant un fantôme, par extension, être ghosté signifie être totalement nié

(5)     Il en va de même pour tous les « revenge porn », qui détruisent des vies en un clic

(6)     FOMO : Fear Of Missing Out: la crainte de rater une information importante ou une occasion d‘interagir socialement ( une soirée, une fête…)

(7)     Le terme est mal choisi, puisque pour les adolescents, c’est le monde réel

 

 

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